Jean Leonetti s'oppose au texte de loi des écologistes légalisant l'euthanasie

 

Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, madame la rapporteure, ce débat intervient dans un contexte particulier. En effet, il y a quelques jours, nous avons déjà largement débattu du sujet de la fin de vie, des moyens à mettre en œuvre pour adoucir celle-ci et mettre un terme à la « mal-mort » qui existe encore en France.

Alain Claeys et moi-même avons fait, à la demande du Premier ministre, une proposition que le Président de la République a fait sienne. Dans quelques jours, nous proposerons donc un texte qui ne sera pas un consensus mou, mais qui traduira au contraire le dépassement de chacune de nos réflexions sur ces sujets.

J’espère que ce texte améliorera très significativement la fin de vie de nos concitoyens et qu’il sera l’occasion, pour la représentation nationale, de se rassembler comme elle sait le faire lorsqu’il s’agit d’un sujet majeur, dans le respect de l’intérêt général.

C’est ainsi que les choses s’étaient produites en 2005, et personne n’avait eu l’impression de renier ses engagements ou ses convictions.

Comme l’a souligné Mme Fraysse, le législatif n’est pas tout le droit et la vie n’est pas tout le droit et la loi. En dehors de la loi, s’approprient le problème de la mort à la fois une culture médicale, encore archaïque par certains aspects, et la population qui, si nous n’y prenions garde, aurait tendance à se décharger sur le médical d’un problème existentiel qui existe dans toutes les sociétés.

Nous devons donc aborder ce sujet avec modestie, dans sa complexité, sa diversité et, surtout, dans le respect des prises de position des uns ou des autres. Nous n’avons pas à caricaturer des positions qui peuvent nous paraître excessives ou timorées. J’ai moi-même étudié un grand nombre de positions, et j’ai changé parfois d’avis.

Puisque nous délibérons aujourd’hui sur un texte particulier et que le temps qui nous est imparti ne permet pas d’évoquer l’ensemble du sujet, je voudrais insister sur deux notions qui me paraissent importantes, qui sont des symboliques fortes de nos valeurs communes, qui sont quelquefois utilisées d’un côté ou de l’autre et qui méritent réflexion face au doute utile et fertile qui est le nôtre face à ces problèmes.

La première, c’est la liberté.

Dans le médical, c’est une valeur qui correspond à l’autonomie, et personne ne conteste que cette liberté doive être éteinte. Plus la personne est vulnérable, et plus il faut chercher à préserver son autonomie pour que, face à ce qui pourrait apparaître comme une déshumanisation, elle puisse retrouver cette force de l’humanité, le fait que l’on écoute la parole qu’elle dit. L’ensemble de nos concitoyens nous le disent bien d’ailleurs, et ce sont deux sujets majeurs du rapport Sicard et du rapport du Comité national d’éthique : en fin de vie, ils veulent être entendus et ne pas souffrir.

Ce respect de la parole de celui qui parle et qui n’est pas entendu au moment ultime de sa vie est une préoccupation que nous devons avoir.

Dans un tel contexte, entre la vie et la mort, y a-t-il un véritable choix ? Pour Axel Kahn, la liberté de choisir sa mort est respectable dans la mesure où elle est équilibrée.

Dans cet hémicycle, nous défendons tous avec passion nos convictions, notre pays, des valeurs auxquelles nous sommes attachés. Nous pouvons très bien sortir de l’hémicycle et aller nous jeter dans la Seine. Nous avons une vie bonne et nous pouvons choisir le néant. C’est le suicide existentiel. Personne ne peut le contester, surtout pas moi, dans l’idée camusienne qui est la mienne puisque, dans le mythe de Sisyphe, Camus se demande, seul problème philosophique important, si la vie vaut la peine d’être vécue. Répondre à la question du suicide est donc l’essentiel de la philosophie.

Cela dit, y a-t-il un véritable choix entre une mort prochaine dans un parcours de souffrances et de larmes et la mort immédiate. ? Que pouvez-vous choisir si je vous annonce que vous avez une semaine à vivre, que, pendant cette semaine, vous souffrirez, que personne ne viendra vous voir et qu’en plus, on ne vous calmera pas et on ne vous écoutera pas. Moi, le premier, si on me donne le choix entre cet espace de larmes et de souffrances d’une semaine et la mort immédiate, je choisis la mort immédiate. La société ne doit-elle pas se poser la question de remplacer cet espace par un espace de solidarité ? Si l’on a à choisir entre une mauvaise vie qui aboutit à la mort et la mort, ce n’est pas un choix de liberté, c’est un choix imposé.

La deuxième question sur la liberté est pire. La liberté, n’est-ce pas pouvoir changer de volonté ? Nous sommes dans cet hémicycle, nous avons été élus. Dans quelque temps, il y aura des élections, puis d’autres, et le peuple français pourra changer d’avis, parce que les circonstances auront changé, parce que nous aurons changé, parce qu’ils auront changé. La liberté, c’est pouvoir changer de volonté.

C’est tellement vrai concernant la mort que, lorsque quelqu’un attente à ses jours – je ne parle pas de l’adolescent qui a pris quelques comprimés après un chagrin d’amour, ce qui est un appel de détresse ; je parle de celui qui a voulu se donner la mort, qui a écrit qu’il voulait mourir et a commencé à mettre fin à ses jours –, et qu’il est sauvé, avec raison, par la médecine, trois fois sur quatre, il ne fait pas d’autre tentative de suicide.

Je peux avoir envie à un moment donné de mourir et ne plus avoir envie plus tard, ce qui pose le vrai problème du suicide assisté qui, lui, n’est pas en toute fin de vie. Regardez la différence qu’il y a entre le suicide helvétique et le suicide de l’Oregon. Dans le suicide helvétique, à 100 % des cas, on répond par la mort, parce qu’il y a une association qui vient et donne le produit. Dans l’Oregon, quand vous avez trois à six mois à vivre, on vous donne les comprimés et vous les prenez quand vous voulez, si vous voulez. Là, il n’y a plus qu’un malade sur deux qui les prend.

Ne pouvons-nous pas aussi respecter l’idée que, lorsque la vie se prolonge, on peut changer d’avis et que la mort nous en empêche ?

Enfin, puis-je disposer de mon corps ? J’aurais tendance à répondre oui, j’ai le droit de faire ce que je veux, dans un droit liberté. Pour autant, je n’ai pas le droit de vendre mon rein sur internet, et je pense que nous sommes majoritaires dans cet hémicycle à penser que l’on n’a pas le droit de louer son utérus. Cela veut bien dire que mon corps, parce qu’il est dignité humaine, je ne peux l’engager que dans la mesure où il n’engage pas l’ensemble de l’humanité qui est en moi, qui est le lien qui nous unit et l’objet qui nous rassemble.

La seconde notion, c’est la dignité.

Sénèque opposait la dignitas, ce qui ne s’achète pas, au pretium, ce qui s’achète. Il y a même aujourd’hui à la télévision une publicité pour une carte de crédit, qui vous explique que certaines choses s’achètent et d’autres non.

Non, la dignité de la personne ne s’achète pas, mais elle ne s’évalue pas non plus. Selon mon ami Gomas, professeur de soins palliatifs, le « dignitomètre » n’existe pas. Nous sommes tous dignes à partir du moment où nous sommes humains. Notre force n’est pas un critère. Notre fin de vie n’est pas un critère. Le mendiant, le mourant, le SDF, l’étranger n’est pas plus ou moins digne que chacun d’entre nous. Nous portons en nous, en même temps que l’humanité, la dignité.

Ne nous approprions donc pas d’un côté ou de l’autre ce terme qui signifie beaucoup plus que la simple estime de soi que l’on a en se regardant dans la glace et en considérant que sa vie ne vaut pas la peine d’être vécue. C’est une estimation personnelle, cela ne peut jamais être une estimation de la société.

Quel est le message lorsque, pour une société, la vie, c’est la force, la jeunesse, la performance, la rentabilité, ce qui produit, et le mourant, quelqu’un qui souffre, inutilement, dont la vie doit être raccourcie.

Comme le dit Robert Badinter, lorsque la société s’exprime, en particulier dans le code pénal, elle parle de répression et d’expression. Elle n’est pas que répression, elle ne dit pas seulement ce qui est permis et ce qui est interdit, elle dit aussi ce qui est souhaitable, ce qui relève du symbole.

Une société qui considérerait que des vies sont moins à même d’être vécues et qui définirait, même de manière exceptionnelle, ceux qui ont droit à la mort et ceux qui n’y ont pas droit, cliverait dans notre dignité, notre liberté, et donc dans nos droits fondamentaux.

C’est la raison pour laquelle, madame la rapporteure, toute en respectant votre position, les députés du groupe UMP ne voteront pas ce texte.

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